LGPTG (3)

Date 15/1/2008 5:20:00 | Sujet : 3 ans

Sur la droite de la fontaine, on trouve le monument aux morts, qui est un peu le monument autour duquel il se passe le plus de choses en hiver, dans le village. C’est simple, c’est l’endroit où il faut être vu, avec son panier de légumes à la main, après le marché, c’est l’endroit où il faut garer sa voiture, si possible pas sur la place du maire (personne n’a jamais dit qu’elle était à lui, cette place, mais tout le monde le sait), c’est l’endroit où se déroulent toutes les cérémonies officielles, et il y en a plein.



Le onze novembre, le maire dépose la gerbe aux gens du village morts pour la patrie (« ça leur fait une belle jambe » il dit toujours mon oncle).
Le huit mai, le maire dépose la gerbe aux gens du village morts pour la patrie (« ça leur fait une belle jambe » il dit toujours, mon oncle, et juste après il vérifie que le restaurateur est bien planqué chez lui, histoire qu’on ait pas un scandale avec des insultes en allemand et de vieilles histoires de zone libre).

Mon oncle, il est conseiller municipal et il fume tout le temps le cigare. Avec sa grosse voix, ses yeux noirs et ses poils de sourcils qui poussent loin et droit comme des branches de sapin, il fait peur à tout le monde. Quand le garde-champêtre est trop saoul pour monter à vélo et faire la police, c’est mon oncle qui gueule un coup et tout le monde rentre dans le rang.
Avec mon père, ils se parlent pas et c’est tant pis, elle dit ma tante. Ou c’est « tant mieux », d’après ma mère et je comprends que ça doit être à cause d’elle, cette brouille. Ça ne m’étonnerait pas, d’ailleurs, elle a plutôt tendance à avoir plein d’amis qu’on ne voit pas plus de deux fois à la maison.

Une fois, je me trouve à côté de ma mère et de ses collègues institutrices, près du maire, et je m’ennuie vachement. Simca existe encore et Matra fait des voitures, Guy Lux passe à la télé et les enseignants sont encore considérés comme des notables, dans les petits villages. Il leur faut assister à des remises de prix, des cérémonies avec des fleurs, des vieux et l’harmonie locale qui joue mal en lisant des partitions qu’on a scotché mille fois (je le vois, le scotch transparent il est devenu marron comme le papier de la partition).
Il fait froid, il pleut un peu, classique pour un onze novembre, ça sent bientôt le repas du dimanche midi à la maison (poulet/ petits pois, ça ne change jamais) mais pour le moment, tout le monde se les gèle avec les derniers soldats du village qui tiennent difficilement une gerbe devant la stèle. J’aperçois mon amie Quitterie qui tient sa mère par la main, de l’autre côté de la place. Je lui fais un signe timide, elle me sourit. Je lui réponds, elle replie les doigts en me montrant une place à côté d’elle. « Viens, viens ».
Je traverse la place, tout content de pouvoir passer la fin de matinée avec elle, j’aurai moins froid aux pieds rien qu’à parler et puis elle a toujours des croûtons à l’ail dans son sac de messe, qu’on puisse grignoter discrètement pendant l’office. Ça fait un vacarme pas possible et des fois les vieilles dames du rang de devant se retournent, avec de gros yeux noirs, parce que mâcher des croûtons, ça s’entend dans toute l’église. Alors on les suce.
Quitterie n’a pas le temps de me saluer que je sens une main adulte me repousser par l’épaule et me faire faire demi-tour prestement :
- L’école publique avec l’école publique, ici ce sont les gens bien. Ouste !

Je repars sans bien comprendre la scène mais je sens bien que si ma mère (qui m’a regardé de loin) apprend ce que je viens d’entendre, on va avoir droit à une bonne scène comme elle semble les aimer. Elle m’interroge du regard, je baisse les yeux :
- C’est la tante à Benoît qui m’a dit que les gens de l’école publique devaient rester avec ceux de l’école publique parce que là-bas c’est les gens bien et ici c’est ceux qui puent du cul.

Je rajoute « puer du cul » mais je crois que je n’ai même pas besoin de le faire, ma mère elle est déjà violette de bonheur et de rage d’avoir un motif pour encastrer la tante à Benoît, « cette grosse vache qui enseigne dans le privé parce qu’elle a pas les diplômes pour rentrer dans l’éducation nationale ». Ma mère elle dit même un mot, des fois, qui la fait rire avec mon père et que je trouve mignon, je l’ai mis dans un coin de ma tête pour le resservir un jour, on sait jamais, je trouve qu’il rime avec « chocotte » et « biscotte ».
C’est « Sale gougnotte ».
Gougnotte.
J’adore ce mot.
Sale gougnotte.

Ma mère lui règle son compte, comme il faut, elle essaie de parler doucement au début mais ma mère, elle sait pas faire (Stéphane il dit qu’elle aboie, mais je vois pas le rapport) et ça envenime bien les rapports entre les deux écoles, qui n’étaient pas déjà au beau fixe. Déjà que la mairesse leur apporte des fleurs qu’elle arrose elle-même, déjà que le Château leur prête un coin du parc pour faire le sport, déjà que la secrétaire de mairie leur fait les comptes (« Sur son temps de travail, non mais tu te rends compte, Bertrand » elle crie, ma mère, et mon père il se rend compte, tout en lisant Sud-Ouest, il est trop fort, il se rend toujours compte en faisant autre chose) et bien là, c’est le bouquet. Le bouquet final, même, il paraît, mais non, l’école libre est toujours là le dimanche d’après, on y va en vélo pour se rendre compte, avec Guillaume Mesplède, à qui j’avais promis qu’elle serait rasée jusqu’au crucifix, l’école libre, comme ma mère avait dit.

Je me garde « sale gougnotte » dans un coin de la tête et j’attends mon heure pour le sortir, oh pas longtemps, même pas un mois après. On est dans l’église, les catéchistes nous mettent en rang pour répéter la crèche vivante qu’il y aura pour la première fois à côté de la statue de la Vierge Marie (que le père de Nicole Darrouzès a repeint entièrement, en FAISANT PAYER !! Comme si on pouvait faire payer pour repeindre la vierge, moi je trouve ça fou) et la tante à Benoît me repousse, en dehors du rang :
- Toi, tu participes pas, tu n’en as pas besoin. Je sais même pas pourquoi tu viens ici. Allez, tu sors.
- Et pourquoi ?
- Demande à ta mère, elle saura te dire. Ludovic, approche, toi tu es mignon, tu feras Joseph.
- SALE GOUGNOTTE ! SALE GOUGNOTTE !

Tout le monde dans l’église s’arrête de parler et me fixe. Déjà qu’on entend bien résonner le vent en temps normal, là je vois la scène comme dans les films : silence pesant, la fumée des bougies qui monte noircir le plafond jaune, les autres enfants qui me dévisagent, plus étonnés de l’intonation que du mot, nouveau et somme toute plutôt poétique.
- Ron Weasley, qu’est ce que tu viens d’oser de me dire ?
- SALE GOUGNOTTE !

Elle me prend par l’oreille et la tire si fort qu’elle s’arrache, mon oreille, j’entends le bruit que ça fait mais pas longtemps, la douleur remplace vite le craquement. Mes jambes moulinent derrière les siennes, je suis obligé de monter sur la pointe des pieds pour avoir moins mal et l’arrivée devant la porte de l’église me soulage. Après m’avoir secoué la tête, toujours en tenant mon oreille, elle me jette dehors en criant :
- Les cocos dehors de la maison de Dieu !
- SALE GOUGNOTTE ! (mais je le dis en courant, la tête en arrière pour bien voir si j’ai assez d’avance, et je manque m’emplafonner Edith Lapistre, l’organiste du diocèse, qui pousse un petit cri surpris. Je saute sur mon vélo et je crois que j’arrive à la maison en moins de temps qu’il ne faut pour faire une guirlande de Noël dans deux rubans d’un mètre en papier crépon).

Etrangement, la tante à Benoît vient demander réparation le soir même et je vois sa vieille deux chevaux Charleston garée sur le trottoir du lotissement. Elle est accompagnée de Madame Biloube, la nouvelle catéchiste que j’aime pas (elle sent la colle à bois). Elles frappent à la porte mais elles ne veulent pas entrer. C’est ma mère qui ouvre et elle reste plantée sur le pas de la porte. Mon père reste dans le salon, il gère le problème comme il sait le faire, en lisant Sud-Ouest. Je vois qu’il écoute, quand même, parce qu’il a la tête tournée vers la porte sans tourner les pages, mais lui on ne le voit pas, de l’entrée. Il doit rester là pour mieux surprendre les gougnottes, au cas où elles viendraient me chercher.

C’est bizarre, je sens que ma mère est en colère mais pas vraiment comme d’habitude. Sa voix est un peu trop aiguë pour de la vraie colère. En plus elle ment, elle dit que je ne suis pas à la maison, ce qui me fait bondir du canapé. Mon père me rattrape d’une main, en une seconde, me poussant sur le sol. La page du Sud-Ouest reste en l’air et, doucement, il la reprend sans qu’elle se soit pliée. J’attends. Lui aussi.

Ma mère, elle s’excuse mais elle s’excuse pas vraiment, je trouve ça assez intelligent de sa part, parce qu’on sent bien qu’elle est tout à fait d’accord avec moi, ça lui fait mal au cœur que je participe pas à la crèche, elle aussi, et puis on est pas des communistes, du moins je crois pas, on a sablé le champagne pour François Mitterrand et Henri Emmanuelli il vient souvent à la maison mais à part ça, je vois pas pourquoi la tante à Benoît nous traite de communistes.

Je me prends une petite raclée, quand les deux gougnottes s’en vont, mais une raclée bizarre qui ne me fait même pas mal. Encore plus étrange, pendant le repas du soir, même pas deux heures après, ma mère oublie qu’elle m’a donné la raclée et elle parle de pleins de choses, alors que d’habitude elle dit jamais rien quand elle nous a frappés ou alors elle dit des choses que je sens bien il vaut mieux ne pas y répondre.

Comparé à la raclée que je me prends six mois plus tard pour avoir appelé Quitterie : Clitorisse (alors que c’est mon oncle qui m’a dit de l’appeler comme ça parce que ça lui fera plaisir, à Quitterie) après que la mère à Quitterie passe à la maison en pleurant, je vois bien la différence et j’apprends ma leçon.
Gougnotte on peut le dire, les fesses ne font pas mal.
Clitorisse on peut pas le dire, j’en ai encore mal aux épaules tellement les coups de pieds ne se sont pas arrêtés aux premières larmes.

C’est toujours bon à savoir.





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