101

Date 26/7/2008 21:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne



Aujourd’hui j’ai rencontré l’homme qui m’a valu quatre ans de malheur.
Il ne me connaissait pas, il ne m’avait jamais vu. Une fois, alors que je lui refaisais son pansement, elle m’en avait touché deux mots, « c’est mon neveu, il vient souvent me voir, passez donc à l’occasion » et, lorsque je l’ai vu passer dans le hall d'entrée, je l’ai reconnu. Il m’a salué, poliment.
Je m’étais juré que j’allais avoir la force de le trouver, je m’étais juré que je trouverais les mots pour lui dire à quel point il a pu me faire du mal, sans le savoir, je m’étais promis que je n’attendrais rien de ce moment et puis, en le voyant, vieilli, fatigué, un peu négligé même, je n’ai rien osé dire.

Elle nous a présenté, nous nous sommes serrés la main.
Je n’ai rien ressenti de spécial.
Je le regardais de près, enfin, longuement, j’étudiais les détails de son visage, je cherchais en lui des traces du passé, des rappels des gestes ou de ces postures mais non, ce n’était qu’un jeu d’acteur, sûrement lointain pour lui, tellement lointain que si jamais j’osais en parler, il allait sûrement froncer les sourcils une seconde pour se souvenir.

Il m’a proposé deux places pour son prochain film. J’ai accepté. Il m’a proposé de lire le scénario, j’ai avoué que je l’avais déjà lu, sous les yeux gênés de sa tante qui ne savait plus où se mettre :
- C’est vrai, je lui ai prêté, mais c’est l’infirmier, tu sais, il est de la partie, il écrit des livres alors je me suis dit que ton film, il pourrait le découvrir un peu avant tout le monde, ça nous permettrait d’en parler tous les deux…
- Tu as bien fait, tatie. Vous avez aimé ?
- Oh, oui.
- C’est pas grand-chose, n’est-ce pas ?
- C’est une comédie à la française.
- Ca vous a fait rire ?
- La fin, oui. Le début, j’ai trouvé ça un peu diesel, ça met du temps à se mettre en branle.
- La fin, c’est pas de moi, ceci explique cela. Mais le mauvais début, c’est de moi. Je n’ai jamais su écrire mes expositions. Vous viendrez à l’avant-première ?
- Oui, pourquoi pas.
- Ca me ferait plaisir.

Il avait l’air sincère.

Je suis parti rapidement, je crois que je n’avais rien envie de lui dire. J’avais mal analysé mon désir : j’y voyais une occasion de tirer un trait sur le passé, ce n’était tout au plus qu’une vengeance incongrue pour un acte qu’il n’avait pas commis directement.

Mauvaise idée, au final, je le dirai à mon analyste.

(Il jouait les pédales, les folles, les tantes, à la télé, régulièrement, et se faisait appeler « Poupada-Tata ». Le pays tout entier reprenait le surnom et les connards du collège me l’avaient collé sur la gueule, bien sûr. Avant même que je sache ce que j’étais, des années avant que je ne m’assume, et ignorant tout de ce que me coûterait ce chemin, cette acceptation bien malgré moi de ce dont je ne voulais pas entendre parler, avant moi et avec cette cruauté adolescente qui ne connait pas de limites, repris par tous et scandé jusqu’à que mort sociale s’en suive, humilié, frappé, poursuivi, jeté à terre, cahiers déchirés, coups de pieds dans les couilles, cheveux tirés, doigts dans les yeux, crève pédale, seul au monde contre eux tous, avant moi, oui, mais comment savaient-ils, en tout cas ils savaient mieux que moi et ils avaient vu juste. Sale pédale, sale tante, sale phoque, gros pédé. Poupada-tata. Vu à la télé. Je devais être comme lui, forcément, le boa et la chemise rose, le poignet en l’air, le sac à main et la voix zézéyante. Poupada-tata. S'ils le disent, c'est qu'ils ont raison, mon dieu, mon dieu, pourquoi m'as tu abandonné, je suis donc comme ça ?)

Alors que je pleurais, à la séance de mardi dernier, donc, devant l’analyste, je me suis entendu dire que j’étais fier du petit garçon qui avait vécu cet enfer. Fier de lui, seul contre tous, seul à crever, fier d’avoir tenu bon, fier d’avoir attendu mon heure, fier d’avoir trouvé l’humour pour les combattre, la sensibilité pour anticiper le danger, l’écoute pour déceler les cœurs fiables et fier d’avoir pu développer ce qu’il y a de meilleur en moi.
Je pleurais. Je pleurais. Je ne pouvais plus articuler, à la fin. Elle pose une question, je crois qu’elle veut changer de sujet mais non, elle veut en savoir plus :
- A qui parliez-vous de cette meute, de ces passages à tabac, de ces insultes ?
- A personne.
- Vous n’aviez personne à qui les raconter ?
- Non. J’ai vécu cet enfer seul.
- Alors pensez au petit garçon que vous étiez et serrez-le dans vos bras, réconfortez-le, il le mérite, je crois qu’il attend ce moment depuis plus de 20 ans, William. Il a besoin de vous, il a besoin de savoir qu’il n’est pas seul et qu’il trouvera un jour un peu de repos. Il est temps de l’aimer. Dites-lui qu’il n’a rien fait de mal. Dites-lui et regardez-vous. Ce petit garçon, c’est vous. Nous allons essayer de vous réunir tous les deux. Nous allons essayer, ça, si vous le voulez bien.
- Oui. Oh, je sais que c’est stupide, mais j’aimerai bien lui dire, au neveu, qu’à cause de lui j’ai vécu un enfer sur terre. A cause de son personnage, à la télé. J’ai envie de le faire.
- Allez-y, alors, faites-le la prochaine fois que vous le verrez. Qui sait ?

Moi.
Maintenant, je le sais. Ca n’a rien changé ou ça ne changerait rien.
Elle veut que j’écrive là-dessus, que je le raconte. Je ne peux pas, pour le moment. Je trouve ça tellement banal, tellement Cosette, tellement atroce, aussi. Je ne saurai trouver les mots justes. Pour le moment.



Cet article provient de Ron
http://ron.infirmier.free.fr

L'adresse de cet article est :
http://ron.infirmier.free.fr/modules/news/article.php?storyid=1918