65 Péage en fin de parcours.

Date 1/9/2008 5:20:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Si je compte bien, depuis que j’ai commencé mon travail l’année dernière, j’ai droit à un décès toutes les trois semaines, qu’il fasse chaud ou pas, que ce soit la saison ou pas, que nos résidents soient en bonne santé ou pas : la faucheuse passe tous les 21 jours, en moyenne. Parfois, le répit est plus long et il faut attendre cinq semaines pour en voir partir deux d’un coup, voire trois en six jours, comme au début du mois d’août.
Je n’assiste pas à tous les décès, uniquement aux agonies et je refuse de voir les cadavres systématiquement : je ne vais me recueillir quelques instants dans la chambre que pour vérifier si tout est à sa place, afin que la famille puisse se sentir à son aise en arrivant. Je prie aussi, oui, parfois.
Je ne suis pas attaché autant à tous mes résidents, ce serait mentir que de prétendre le contraire, mais ces morts me pèsent, au bout d’un moment, tant elles sont complexes à gérer : il faut parler aux familles de la dégradation en cours, parfois (souvent) les appeler au téléphone pour leur annoncer le décès, être là à leur arrivée, trouver les mots qui conviennent (il n’y en a pas de magiques) et discuter encore un peu de tout et de rien avec eux, parfois devant le cadavre. Il faut ensuite veiller à évacuer les autres résidents lorsque les pompes funèbres viennent chercher le cadavre, bloquer la rue (les automobilistes klaxonnent au bout d’une seconde d’attente puis ferment leur gueule, tétanisés, en voyant passer la civière, avec le sac en plastique contenant le corps) et enfin, revenir travailler auprès de tous les autres.
Trouvez-moi naïf ou simplement con mais j’avais sous-estimé l’ampleur de la tâche et son poids émotionnel dans ma vie de tous les jours. J’adore mon métier, surtout à cet endroit, mais je suffoque régulièrement la nuit, faisant des cauchemars à répétitions où des dalles de bétons me tombent dessus, m’écrasant lentement contre le sol. Je me réveille en sueur, hurlant à la mort et je me rendors péniblement. J’ai repris du poids, aussi. Les relations humaines que je tisse avec mes vieux sont inouïes, d’une richesse que je n’aurais jamais supposée mais elles auront un prix amer, lorsque mes « chouchous » disparaîtront et que je trouverai leur corps froid, un matin, en toquant à la porte. Je sais qu’il n’est pas raisonnable d’embrasser Madame G. en entrant chaque jour dans sa chambre mais, quoi, merde, je l’apprécie beaucoup, c’est réciproque et j’apprends tellement d’elle, à chaque fois que j’ai un peu de temps pour discuter sérieusement de la vie.
Je donne un peu plus que ce que je suis censé donner (vraiment ?) mais je ne peux donner moins, en mon âme et conscience, et tant pis si je me brûle les ailes sur du long terme. Travailler en maison de retraite me fait penser à ces gens qui fument, et qui adorent fumer. L’addition n’est présentée que bien des années plus tard.





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