57 Les filles me racontent

Date 9/9/2008 15:00:00 | Sujet : Vie Quotidienne

J’avais subi une intoxication médicamenteuse, l’hiver passé, avalant stupidement un médicament que je connaissais mal et que j’avais trouvé au travail, dans la boîte d’un vieux, décédé la semaine d’avant. On allait le jeter, je n’aime pas gâcher, et me voilà, mourant presque, le cœur à cent mille, l’estomac retourné, vomissant à genoux dans les toilettes, étourdi, en sueur, plus aucune force dans les bras. Le type du Samu m’avait confirmé que j’avais pris trois fois la dose, comme si j’avais voulu mourir ; Ca m’apprendra à vouloir faire le malin sous prétexte que je côtoie des ordonnances depuis dix ans.




Dix ans, c’est le temps que la Société a mis pour mettre sa merde dans mon métier : en 1995, je n’entendais pas encore parler de réduction des coûts, ou si peu, je ne me souviens que du prix des gants jetables et, parfois, de feuilles punaisées au dessus des paillasses, dans les postes de soins avec le prix indécent de chaque chimio, le prix qui était censé nous faire prendre conscience que ce que nous manipulions avant l’injection coûtait cher à la pharmacie centrale et donc à l’hôpital et donc à l’état, ce dont je me foutais, trouvant totalement hypocrite cette manière de raisonner : Soit on traite les cancéreux, on place en institut les trisomiques et les myopathes et l’on accepte de soigner tous les vieux au-delà du raisonnable en prolongeant la vie, ça coûte du fric et c’est un choix politique. Soit on euthanasie les golios, on laisse crever les cancéreux (en les shootant pour ne pas qu’ils souffrent) et l’on refuse les soins aux plus de 75 ans parce que la santé, ça coûte cher et c’est un problème personnel, non un problème d’Etat.
Mais non, on fait semblant, on fait tout comme, on est dans la double contrainte et l’on avance encore un peu plus en marchant sur la tête chaque année. Le CAC 40 a glissé ses cadres dirigeants dans mes structures de soins, leurs méthodes d’évaluation productives, leurs angoisses irraisonnées à la vue des factures et leur fausse bonhomie devant les vieux qui ne coûtent rien à l’institution. Nos arrêts maladies leur font grincer des dents et ils envoient les contrôleurs mais eux ne s’excusent même plus quand le personnel minimum pour garantir un soin humain n’est plus inscrit au planning. On faisait à 10 le boulot de 15 pendant les grandes vacances, on assure désormais à 8 le quotidien, en priant qu’une intérimaire vienne nous donner un coup de main, en août, quand nous sommes quatre.

Ces quatre-là font des heures supplémentaires qui coûtent cher et qu’il faut assurer, qui oserait laisser les vieux dans la merde ? Mais au moment de la paye, à mois échu, à mois+1 puis à mois+2, il faut bien se rendre à l’évidence que ces heures majorées ne seront pas payées car elles coûtent trop cher, et que du temps libre sera donné à la place. Quand ? Un jour. Comme ni ce temps libre, ni ce fric, n’effacent la douleur de travailler en sous-effectif, un jour le corps cède et il faut bien s’arrêter. L’angoisse monte alors dans le ventre, en composant le numéro du boulot, on en vient presque à espérer que personne ne décroche et puis on s’excuse de dire qu’on est malade, que c’est grave (on exagère un peu, mais ça ne sert à rien, le chef est en colère, c’est un affront personnel, les collègues sont en colère, c’est une fatigue supplémentaire) mais qu’on reviendra vite. Le jour du retour, il faut affronter les sous-entendus, la méchanceté de la patronne qui va nous le faire payer, un jour, sans se rendre compte qu’elle l’a déjà fait ce matin. Il manque deux filles, déjà, et le capital soleil dans les articulations, la réserve de sourire et de repos péniblement reconstituée en regardant la télé pendant deux semaines, l’oxygène que j’avais retrouvé et qui me donne le courage d’être revenu me file à nouveau entre les bronches, en une matinée. Je suis épuisé à la pause, j’avale mon repas sodexho à 3 euros 30 qui sera retenu sur mon salaire de 940 net (plus la prime dimanche de 11 euros brut et j’en fais deux par mois, des dimanche) et je tâche de ne pas regarder la montre, il faut tenir jusqu’au soir, se déshabiller dans le vestiaire qui sent les chaussures des autres, courir et malgré la course rater le RER pour en attendre un autre, mais qui vous a fait louper le bus d’après. Appel à la maison, les enfants mangent une pizza Lidl, je me suis fait avoir, il y avait écrit format familial, deux pour 2,46 mais à l’unité elles sont à 1,13. Si je dois me méfier de tout, je ne vis plus, déjà que je survis.

Ils me disent que les couches coûtent cher, que je dois dire aux vieux qu’elles ont deux épaisseurs, une qui retient le pipi intégralement en le faisant partir au fond de la couche, les fesses restent sèches, l’autre qui assure une deuxième miction et là, oui, il faut changer. Ca veut dire que non, Madame, ça ne sert à rien de sonner, je ne viendrais pas vous changer de nouveau, vous avez eu votre couche ce matin, vous venez de pisser, tant mieux, si vous repissez, je reviens mais sinon, non, il faut attendre ou alors vous achetez vous-même vos couches et je viens vous en mettre une mais je ne vous promets pas qu’elle sera changée régulièrement, c’est la baise mais c’est comme ça, vous payez plus mais vous y gagnez, quoi, un change de plus par jour et oui, et arrêtez de sonner pour rien, madame, je vous ai dit de faire dans la couche, c’est comme ça, arrêtez ou je retire la sonnette une bonne fois pour toutes.

Tu as vu, Ron, la patronne, elle nous dit que Monsieur G il est plein de microbes et qu’on doit faire attention à nous en se lavant bien les mains et toutes les autres mesures d’hygiène mais elle, elle a retiré les gels antiseptiques du chariot parce que ça coûte trop cher. Je lui ai demandé à quoi ça servait qu’on fasse attention si derrière on avait rien pour désinfecter et elle, elle m’a juste dit « mais ça coûte trop cher, je n’ai pas à me justifier ».

Ron, commandez moins d’antibiotiques à la pharmacie, je vous prie, ils sont facturés à la maison, et ce matelas anti-escarre, c’est nécessaire ? Et ces pansements hypocycloïdes, vous ne voulez pas mettre une compresse non stérile dessus la plaie, plutôt, vous avez vu la différence de prix ? Pourquoi achetez vous une bouteille de dakin tous les dix jours ? Parce qu’elle se périme ? Mais ça ne se périme pas le Dakin, j’en ai à la maison depuis deux ans…Ah, c’est de l’eau de Javel ? Et bien prenez de l’eau de javel à la femme de ménage, c’est moins cher !

Etc etc etc
Toute ressemblance avec des personnes existantes est une pure coïncidence. 10/2007-07/2008




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