34 Stéphanie

Date 2/10/2008 8:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne

(Vous m’avez envoyé une photo qui vous touche, je la commente en écrivant un texte, comme si elle était mienne. Demain, peut-être, une autre photo)



Je ne les compte plus, ces nuits où je me suis couchée seule, à attendre un garçon qui ne viendrait pas, effrayé par mes heures et mes soirs et mes nuits et mes gardes et mes week-ends. « Mais tu travailles le jour de Noël ? ». Et mes jours fériés, oui, aussi. La petite infirmière subitement moins sexy, moins disponible, moins serviable, moins présente, moins femme idéale. Il appelait moins puis il n’a plus appelé.

J’ai refait les comptes, je ne m’en sors pas : même en travaillant de nuit, j’arrive péniblement à 1600 euros et je ne sais pas comment je vais faire pour changer la batterie de la voiture, ce mois-ci. C’est soit la batterie, soit je change de matelas mais pour le matelas j’ai une solution de rechange : il y a un vide grenier Avenue Mermoz dimanche et je trouverai bien quelqu’un qui vend un matelas pas trop pourri. Je ne mange de la viande qu’à la cantine, le ticket est passé à quatre euros, la viande est trop cuite mais au moins c’est de la viande. Les filles plaisantaient, l’autre jour, elles disaient qu’on finirait par piquer toute la nourriture sur le plateau des vieux, un jour, qui mourront de faim dans le service et plus de vieillesse. Les vieux, ils n’ont pas envie de manger.

Le nouveau médecin est malgache, il parle à peine le Français, je crois qu’il est terrorisé, le pauvre, on lui avait vanté la France, le salaire énorme, les conditions de travail et il n’entend parler que de pouvoir d’achat, de stress, d’épuisement, de parents qui ne viennent pas à la deuxième consultation car elle coûte trop cher en essence (ils avaient une heure de route). Le pauvre, je crois qu’il va partir.

Je me suis fait agresser verbalement hier aux urgences, je ne sais pas comment font les filles là-dedans, tous les jours, je ne pourrais pas, heureusement que je suis au pool, les remplacements ça me convient bien mieux, un jour ici, un jour-là, tiens la semaine prochaine, je dois vérifier sur le planning, je crois que je repars en neuro.

Ah, ces gamins malades, je ne m’y ferai jamais. C’est la dernière fois que je remplace Maryse. Ah, non, je ne te fais pas de câlin, mon gars, je veux bien te tenir la main, ne me regarde pas avec ces yeux, ne me regarde pas avec ces yeux, ça ne sert à rien. Le pauvre gosse. Elle est où, sa mère, à celui-là ? Il est seul, ici ? Je vais aller regarder le dossier. Qu’est-ce qu’il a lui, encore une leucémie ? C’est fou, j’ai l’impression qu’on n’a que ça, des leucémies. Tu verras qu’un jour on nous dira que c’étaient les portables ou je ne sais quoi. Allez, mon gars, je te laisse, tu es mignon mais les filles partent à la pause. Ah, ces gamins malades, je ne m’y ferai jamais jamais jamais. Quel métier à la con, quand même. Mais tu voudrais que je fasse quoi d’autre ? Je ne sais faire que ça. Allez, va, chouchou, je te fais la bise, je devrais pas, mais je te la fais quand même, va. Je vais encore me faire avoir, moi, à pleurer comme une idiote demain quand il va plus vouloir me lâcher.



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