67 Odette

Date 30/8/2008 17:50:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Tatie Odette était un peu extravagante, un peu fantasque, mais dans la famille, tout le monde disait qu’elle était devenue comme ça après son opération du cerveau.
Quand elle était plus jeune, dans les années 60, ils lui avaient diagnostiqué une tumeur, une vraie, et ils avaient dû ouvrir sur le devant, en plein milieu du front, pour en extraire la bête immonde.
Elle gardait de cette intervention une petite dépression cutanée pile au-dessus des deux yeux, et des sautes comportementales assez rafraîchissantes.

Tatie Odette avançait dans la vie avec son binôme, Tatie Suzon, sa sœur, et comme les deux oiseaux dans la même cage, elles passaient leur temps à se chamailler et à se réconcilier.
Tatie Odette était la plus expansive des deux, la plus joyeuse, la plus extravagante, la plus fofolle, et celle que j’allais voir le plus souvent, dès que j’avais une minute de libre.
Elle habitait une cité HLM glauquissime de Lourdes, la seule de la ville, une tour immense donnant sur une montagne grise, d’une tristesse et d’une laideur incroyables, et louait un immense appartement au cinquième étage, juste en dessous de celui de sa sœur.
Elles passaient ainsi leurs journées à s’échanger des recettes, à s’appeler au téléphone, à visiter le frigo de l’une, puis celui de l’autre, à s’attendre pour aller faire les courses à Champion, à regarder les feux de l’amour, à prier un peu, à aller voir le médecin ou le cardiologue et à beaucoup, beaucoup, se chamailler.

C’était Douste-Blazy le maire de Lourdes, en ce temps-là, je m’en souviens.

Une fois, Tatie Odette a voulu aller voir le Pape à la grotte et elle avait failli mourir écrasée, tellement il y avait du monde, pour le voir, Jean-Paul.

Une autre fois, Tatie Odette était venue passer la semaine, en train, et elle était montée dans le mauvais, c’était un direct Lourdes-Vintimille, un train de pèlerins, dont elle n’avait pu s’échapper qu’une fois la frontière passée.
Elle ne s’était pas laissé abattre pour autant, et en sortant de la gare, côté italien, elle avait demandé à un routier de la conduire dans le Sud-ouest, à mille kilomètres de là. Le monsieur, un gentleman, avait accepté et l’avait déposée un jour après l’heure d’arrivée initiale, à la porte d’entrée, fraîche comme un gardon.
Elle avait déposé sa valise dans le cellier, nous avait regardés, et avait haussé les épaules en disant :
- Quoi ?

Elle jurait avoir senti une intense chaleur en s’étant immergé dans l’eau de la Grotte, conformément à son vœu. En effet, elle avait promis au chirurgien que si elle s’en sortait après son intervention à la tête, elle irait se plonger dans l’eau pure de Lourdes, et offrirait un mois de salaire à la congrégation la plus demandeuse, en guise de remerciement.
Ce qu’elle fit.

Elle n’aimait pas qu’on se moque de la religion.
Moi non plus.

Elle m’appelait « Coco bel-œil » ou « mon coco », et me mettait du rouge sur les joues quand elle m’embrassait avec ardeur, qu’elle essuyait ensuite avec un bout de son tablier. Ça m’énervait.

Je l’ai toujours connue à la retraite, toujours, ce qui donne une indication sur son âge, dès que j’ai pu commencer à engranger des souvenirs sur elle.

Elle avait rencontré sur le tard, on ne sait trop comment, un paysan aviné et un rien retardé, Eusèbe, qui lui avait conté fleurette, et proposé de venir vivre en semaine dans sa ferme, avant de repartir passer les week-ends chez elle.
Je la croyais amoureuse, je la croyais heureuse, je n’ai su la vérité que des années plus tard, mais j’ai pu un jour régler mes comptes à l’hôpital, tardivement. J’étais en train de préparer mes injections de midi lorsqu’une surveillante vint me chercher au poste de soins.
- Ron ? Vous voulez bien venir ? Votre oncle est hospitalisé aujourd’hui, il vient de passer par les urgences, et a donné votre nom comme personne ressource, ils vous attendent pour finir quelques papiers.
- Mon oncle ? Quel oncle ? Je n’ai pas d’oncle dans la région.
- Il dit que vous êtes son neveu.
- Quel est son nom ?
- Eusèbe.

Mon sang se glace. Comment ose-t-il ? Nous ne nous sommes pas revus depuis trois années, il n’était même pas là à l’enterrement, et il ose se faire appeler mon oncle.
J’avais bondi vers le couloir, je me rappelle avoir couru et filé dans les sous-sols, pour arriver en nage devant son box.
J’avais poussé le rideau, et sans même le saluer, j’avais interpellé l’infirmière, mon index menaçant, je ne voulais pas le regarder, je ne voulais pas le regarder.
- JE NE SUIS PAS SON NEVEU, je ne connais pas cet homme, je ne veux pas avoir affaire à lui, je vous interdis de me faire appeler en service pour ce fumier, et je ne veux plus être jamais dérangé pour quoi que ce soit.

La pauvre fille avait bafouillé :
- Désolée, je pensais... désolée je pensais bien faire.
- Et bien, raté !

Tandis que je m’éloignais, j’entendais sa voix qui m’appelait, suppliante :
- Ron… Ron… Ne me laisse pas.
- Tu peux crever ! (je l’avais crié)

La surveillante était sortie furieuse de son bureau, « encore vous, encore des histoires, partout où vous passez, vous vous arrangez pour qu’on vous remarque, vous êtes un très mauvais soignant »

Je la croyais amoureuse, je la croyais heureuse, je le trouvais stupide mais gentil, je le pensais bon pépère et sain et c’était un vicieux, un cochon, un malade, un salaud.
Elle avait signé un viager, à l’homme qu’elle aimait, et payait pour lui nourriture, blanchiment, loyer, donnait de son corps et de son énergie, pour entretenir un vieux paysan rusé et démoniaque, qui la laissa tomber au premier signe du grand Crabe. Son deuxième cancer, le bon, cette fois-ci.

Dans la grande tradition des récits médicaux proposés par des néophytes, j’adore le familial, très bref, mais imagé :
- « Ils ont ouvert Tatie Odette pour l’opérer de son cancer mais ils ont refermé tout de suite parce qu’il y en avait partout, et qu’on ne pouvait rien faire. »

Ça a le mérite d’être clair.

J’ai tenté de rationaliser, j’étais un homme, je devais prendre sur moi, j’étais presque un infirmier et j'en voyais d'autres, j’étais jeune et elle avait atteint un âge où l’on peut y passer (ce chiffre mythique que je repousse d’un an à chaque anniversaire), elle « avait bien vécu ».

Rien à faire, j’ai lamentablement craqué un jour au téléphone, on se parlait de tout, de rien, et je savais que c’était une des dernières fois, à sa fatigue, à ses réponses mornes.
Les larmes sont montées, impossible de les arrêter, de faire semblant et de contrôler ma voix.
J’ai craqué.
- Mais qu’est ce qui y a, coco, tu pleures ?
- Oui, je pleure.
- Oh mais faut pas, faut pas, mon coco.
- Je sais, c’est stupide.
- Mais tu m’aimais donc tant que ça ?




Oui, Tatie Odette, je t’aimais tant que ça.
Je t’embrasse.
(Et je n’essuierai plus jamais ton rouge à lèvres, de façon agacée, si un jour tu dois m’en remettre, je paierais même ce qu’il faut pour avoir cette chance à nouveau, je veux que tu m’embrasses dix mille fois.)



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