Mon petit, vous devriez...

Date 7/5/2006 7:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Je déteste les gens qui disent et qui ne font pas, les gens qui donnent des conseils et ne les appliquent pas à eux-mêmes, les petits Tartuffes de la machine à café, dès le lundi matin, c’est insupportable.
J’ai deux exemples.
Un « surveillant » sans diplôme, à peine plus âgé que moi, embauché sur son charme et ses douces manières, très présent pour évaluer nos actes insignifiants (réunion du jour : « le rangement des poubelles, quelle méthode ? ») Et invisible quand nous affrontions une urgence réelle.
Il était infirmier, mais de cette trempe qui veut faire l’école des cadres sans passer par la case « je torche-je pique », un mec empreint d’idées révolutionnaires et inédites basées sur les « concepts de soins », la « rationalisation des coûts humains » ou le « minutage du temps relationnel accordé à chaque patient selon son trauma. »
On n'était pas partis pour s’entendre.
Un jour, il me prend à part dans le couloir et, d’une voix suffisamment forte pour que le directeur de l’établissement l’entende, commence à m’expliquer pourquoi je me penche mal, pourquoi mon ergonomie n’est pas bonne, et pourquoi je vais avoir rapidement des problèmes de dos si je ne change pas radicalement mes habitudes.
Avec force schémas dessinés sur un calepin, il m’indique les positions, les gestes, les postures, et compte sur moi pour diffuser le message auprès des équipes, en suggérant de nous rencontrer, tous ceux de l'équipe, deux mois après autour d’un café, pour le « feedback » et vérifier que les gens n’ont plus mal au dos grâce à ses quelques conseils simples. Du coin de l’œil, il épie les réactions du grand Boss qui papote avec la secrétaire.
A la seconde où le Boss rentre dans son bureau, mon chef interrompt sa leçon de choses et me dit :
- Pour le reste, vous achèterez un livre sur le dos, c’est beaucoup plus clair avec un dessin, et ne venez plus vous plaindre que vous souffrez, hein, vous avez toutes les infos désormais, la balle est dans votre camp.

Deux semaines après, je le vois peiner sur une caisse de champagne, tirant dessus pour la déposer sur une table, préparant l’apéro pour une Réunion au Sommet, les jambes bien tendues, le dos bien rond, antithèse parfaite de tous les principes de précaution énoncés à mon encontre deux semaines plus tôt.
Je me compose une petite mine sage, niaise, j’efface le sourire insolent qu’il me tente tant d’afficher et je m’approche de lui :
- Dites donc voir, Olivier, ce serait pas l’inverse de qu'il faut faire quand on lève une caisse, là ? Vous risquez pas la mort ? Je sais pas, hein, mais d’après ce que vous disiez…
Il se redresse, me jauge, rouge de honte et fielleusement me glisse un sublime :
- Ah oui, mais non, écoutez, Ron, moi, je suis responsable, c’est… comment vous dire ? Vous, en tant qu’exécutant, vous devez suivre à la lettre les consignes, parce que vous ne comprenez pas toutes les implications. Moi, en tant que chef (il insiste bien sur le mot), j’appréhende la situation de façon globale, voyez-vous…
- Globale ?
- Oui, globale. Comment vous expliquer ? Je sais que mon ergonomie n’est pas la meilleure mais comme je connais les risques, je peux me permettre de choisir quand même cette position, car je connais ses limites. Vous verrez si vous faites un jour une analyse personnelle avec un thérapeute, et vous y viendrez, c’est normal, quand on vous voit travailler… Les mauvaises choses ne sont plus culpabilisantes car elles sont comprises. Elles sont toujours mauvaises mais on vit avec... C’est vraiment une bonne méthode.
- Vous voulez dire que vous pouvez vous flinguer le dos parce que vous avez étudié le lumbago, mais puisque vous l’avez étudié, vous vous en fichez ?
- Vous avez un esprit très négatif, très sommaire. Vous êtes très binaire finalement.
- Et je n’aime pas perdre mon temps, c’est clair.
- Vous avez sûrement du travail, Ron, non ?
- Vivi, je file.

Bien sûr, il pouvait pas me blairer et ne manquait pas une occasion en réunion pour me rabaisser. Mais comme j’avais plus de répondant que lui…On se marrait bien entre collègues !

Ce matin, le médecin, féru de techniques relationnelles à deux balles, débarque pile à l’heure, remonté comme une pendule pour un lundi matin.
Je vous situe un peu la bête, histoire que vous compreniez mon ton narquois.

Monsieur Le Docteur ne parle que d’analyse transactionnelle, de programmation neurolinguistique, de reformulation et de relation d’aide. Empathie est son mot préféré, Process son grand truc, « Ron, il faut un process clair pour les analyses d’urine » « Ron, pensons à un process pour renouveler les posters sur le mur régulièrement ».
Il déclare n’utiliser que des mots positifs, évite le vocabulaire discriminant ou culpabilisant, emploie volontiers des termes comme « non voyant » « surcharge pondérale » ou « exercice physique » (« ne dites pas sport, Ron, ne dites pas sport, sport, ça fait sueur, ça fait douleur, ça fait pensum, sport, c’est LE terme qui fait reculer les patients »).
En gros, (j'explique pour les gens qui ont peur des mots savants) l’analyse transactionnelle est une méthode de pensée et de discours utilisée par les cadres pour vous dire que vous avez tort quand vous avez raison, ou que votre augmentation, même si elle est justifiée par vos brillants actes de service, n’est pas à l’ordre du jour.
La PNL est utilisée par les vendeurs de Conforama pour vous fourguer un canapé plus cher que celui initialement prévu, ou certains vendeurs de porte à porte particulièrement doués.
Je suis mauvaise langue, il paraît que ces deux méthodes aident quotidiennement des millions de gens. Vi,vi.
Bref, mon docteur m’en abreuve toute la sainte journée, me fait même une formation power point dessus tous les jours entre midi et deux, que j’écoute d’une oreille distraite, ayant suffisamment lu par moi-même sur ces méthodes pour savoir quand les employer lorsque j’en ai besoin.

Et ce matin, je sais pas, fallait pas me faire chier, on est lundi, il fait beau, je bosse, j’ai pas envie, point final. Mes phrases à moi étaient l’exemple typique de réponses issues de ces méthodes, je lui parlais comme un robot. Moi aussi, ce matin, c’était reformulation et tout le saint bazar.
Huit heures trente, donc :
- Ca va, mon petit bouchon ?
- Pardon ? (je ne suis pas son petit bouchon, ce type est ridicule)
- Ca va ?
- Ca va, ma grosse loutre !
- Mais enfin, Jonathan, qu’est ce qui vous prend ?
- Philippe, je ne sais pas, que pensez-vous qu’il m’arrive ? (il n’aime pas quand je l’appelle Philippe, mais ne se souvient jamais de mon prénom alors je l'appelle comme ça quand il m'appelle Jonathan.)
- Attendez, mais euh…Je… Je suis familier ? Vous êtes vexé ?
- C’est votre opinion.
Il réfléchit. Hésite :
- C’est le « petit bouchon » qui ne passe pas ?
- Vous pensez que c’est que le petit bouchon qui ne passe pas ?
- Ah, je vois vous êtes vexé.
- C’est votre opinion.
- Ce n’est pas bien d’être susceptible !
- Vous pensez que je suis susceptible ?
- Euh, non, mais oui, un peu…
(Silence)
Il repart sans rien dire dans son bureau.

Pour le plaisir, je ne peux pas résister, il faut que je vous le dise, il anime une réunion de travail avec les cadres de la boîte jeudi dont le thème est :
« Bien s’exprimer pour mieux travailler ».

J’adore.




Cet article provient de Ron
http://ron.infirmier.free.fr

L'adresse de cet article est :
http://ron.infirmier.free.fr/modules/news/article.php?storyid=497