Champagne pour tout le monde !

Date 10/8/2007 6:00:00 | Sujet : Histoire d'en rire

Ma collègue Lise est une femme du monde, une vraie, petit ton pincé, tailleur sombre mais pas noir, des escarpins, un sac Chanel, pas un faux acheté sur la plage hein, non, un vrai offert par son mari pour les vingt ans de mariage, elle a aussi les ongles faits et pas qu’un peu, des ongles longs, lisses, french manucure des beaux quartiers, une classe folle.
Pour une infirmière en service, ce total look serait impossible mais comme nous faisons presque les commerciaux dans nos véhicules de fonction, que nous n’avons pas à mettre les mains dans le caca ou à nous baisser de trop, elle est habillée parfaitement.
Pas un poil qui dépasse.
Je le vois arriver vendredi midi à la pause, fumasse, trempée, puant une odeur familière un peu vague que je ne définis pas immédiatement.
Elle jette son ordi sur la table, son sac par terre et se retourne vers nous en criant :
« Ah le petit con, le petit con, le petit con ! Vous savez ce qui m’est arrivé les filles, là, juste au coin de la rue ?
- Non ? Quoi ?
- J’ai dû doubler un peu sèchement un poids lourd sur la nationale, je n’ai même pas fait attention, je pense que je téléphonais, le type me klaxonne violemment, je lui fait « Quoi ? Oh, c’est bon, coco, c’est bon ! » en agitant la main devant le rétro, ce con a dû me rattraper, je n’y prêtais aucune attention, aucune, et il s’est mépris, visiblement, il s’est mépris sur mon geste, au feu rouge, j’allais tourner, j’attendais, ce con devant être derrière, il est arrivé en courant, je n’ai pas eu le temps de fermer la portière, il m’a sauté dessus.
Hurlement des filles du bureau :
- NAAAAAAAAAAAAAN ? Il t’a agressée ?
- OUIIIIIIIIIII (Lise geint)
- Il t’a frappé ? Il t’a violée?
- Non, il m’a arrosée de bière, une Kronenbourg, oh le con, je le déteste, il m’a arrosée avec sa canette, quelle horreur, quelle horreur, regarde mon tailleur… Annie, tu vois mon tailleur ?
Annie hoche la tête :
- Oh ben vi, oh ben vi, oh ça hein.
Eléonore reprend en se calant les fesses sur le bureau, ravie d’être aux premières loges du Potin du Mois, si ce n’est celui de l’année :
- Et après il t’a violée ?
- Pardon ? Non, mais non, enfin, il m’a juste dit « bien fait connasse » ou je ne sais quoi, oh, je suis scandalisée, je suis écoeurée, mais comment peut-on, comment ose-t-on ?
Annie :
- Oh ben vi, oh ben vi, maintenant on ose tout, on peut tout, oh ben ça, hein, vi hein.
Eléonore fait un peu la moue :
- Et c’est tout ? Il ne t’a même pas un peu touchée ?
Lise s’énerve :
- Mais enfin Eléonore, mais tu m’agaces, combien de fois je vais te le dire, mais tu as l’air presque déçue que je ne sois pas morte, on dirait !
- Mais pas du tout, ma chérie, ma chérie, enfin…
- CE CONNARD M’A ARROSEE A LA BIERE !
S’ensuivent deux bonnes heures de jérémiades, de petites larmes de crocodile, de lingettes passées un peu partout pour faire partir l’odeur, de constatations politiques, ethnologiques et j’en passe sur l’état de la France, sa population bigarrée et ses mœurs qui foutent le camp, noméOUonva ?

Et moi, un peu plus loin, je regarde les photos sur le mur, son coin de mur à elle derrière le bureau, et, en hochant la tête, faussement compatissant d’une histoire qui me fait plus doucement marrer qu’autre chose, je les détaille ces photos, et je vois surtout celle de Lise, de son mari, de sa fille, assistant au premier grand prix de F3 remporté par son fils l’année dernière, et ce dernier arrosant tout le monde de champagne, les gens trempés, avec l’une de ses grosses bouteilles dont je me demande à chaque fois le prix, bref, je mémorise la scène et je me souviens qu’elle m’a déjà raconté la victoire du fils une bonne douzaine de fois, le dernier coup de volant au virage final, la victoire à l’arrachée, l’avenir sûrement brillant si on lui trouve un bon sponsor. Qu’elle me (nous) gonfle avec ça.

Alors je hoche la tête, compatissant, savourant déjà la vanne qui sortira un jour de ma bouche, je prépare déjà mon effet, je change un peu la tournure et je la cale quelque part dans un coin de ma tête pour lui sortir un jour un café. Un jour mais pas tout de suite, non, faut lui laisser le temps de sécher, la pauvre.





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