Le Fumeur du Val (1/2)

Date 23/4/2007 6:00:00 | Sujet : Histoire d'en rire

1990.

J’avais un bol pas possible pour les places à l’étude, vraiment, cette année ils m’avaient collé un immense rugbyman sorti de sa savane, quasiment deux mètres de muscles, de poils et trois neurones pour maintenir le tout en place.
J’avais seize ans, j’étais en première, interne, et j’allais devoir me coltiner toute l’année à quarante centimètres de moi un gorille en chemise Eden Park. Super. J’étais ravi.

Le gorille répondait au doux nom de Costes, comme l’hôtel, et le truc marrant à l’internat, comme à l’armée d’ailleurs, c’est qu’on s’appellait tous par notre nom de famille en oubliant complètement l’existence des prénoms, y’avait la vie civile et puis y’avait nous.
Plus de quinze ans après cette histoire, je recroise parfois d’anciens « potes » de l’époque et, devant nos « compagnes » respectives jaillissent deux cris virils :
- Oh, Weasley !
- Té, Montargeau !
- Quin te vas, beroy ? (=comment tu vas, mon beau ?)
- Plan, que va plan e tu ? (= Bien, je vais bien et toi ?)
- Té, oc. ("Tout pareil" = également)


C’est beau,l’Occitan, je trouve.
Si Henri IV avait eu un plus de coronès, ce serait devenu l’idiome officiel de notre fière nation, mais bon, il a pas voulu, et Pau ne fut jamais la capitale de la France… Quel dommage pour cette ville dont Lamartine disait « Pau est la plus belle vue de terre comme Naples est la plus belle vue de mer ». L’occitan est resté une langue apprise par quelques lycéens en manque de points faciles au bac, et l’Occitane une marque de bobos.

Costes avait une copine espagnole, Narta.
Et Costes avait juré de lui écrire des mots d’amour chaque semaine, un soir où il était un peu saoul, pendant une troisième mi-temps un peu sauvage, dans un bar près de la frontière, au col d’Ibardin.
Le pauvre. Accroché à sa folle promesse, il peinait comme un fou, hésitant des heures sur trois lignes, les raturant, revenant sans cesse sur une expression, cherchant un accord, maudissant Dieu tout là-haut pour ne pas lui avoir donné le cerveau de maître nageur sauveteur (son rêve) qu’il méritait. Je le voyais suer sang et eau pour un quatrain, la main gauche enfouie dans ses boucles, la langue pendante, la rétine usée par les carreaux de la copie double, fixés pendant des heures, à la recherche d’une superbe rime en « é » (les plus bateau).

Je fumais comme un pompier, je n’avais pas un sou... Il avait besoin d’un nègre et entassait son pécule. L’affaire fut vite conclue.
Un matin, au café, tope-là, entre deux tartines, nos deux mains se serrèrent et un regard complice fut échangé.
Je fournissais les rimes.
Il me filait les clopes.

Un poème de quatre strophes : deux clopes.
En alexandrin ? Une clope supplémentaire par ligne.
En prose ? Une clope par paragraphe.
Avec un titre ? Deux clopes de plus.
En utilisant le prénom de sa douce ? Trois clopes par citation du dit prénom.

Hey, quoi, fallait bien payer l’artiste, la merde, les rimes elles sortent pas toutes seules de leur petit enclos, faut les prendre à la corde, tirer comme un fou dessus et les ranger deux par deux à l’arrière du camion…Vous croyez que Victor a écrit la Légende des Siècles les doigts dans le nez entre deux parties de Wii ?
Et puis bon, faut que je sois honnête, je me suis jamais fait rouler au marchandage des prix, moi, quelque soit le pays ou le continent, les mecs, croyez-moi, j’aurais pas bouffé des rutabagas en 1942, on se comprend.

L’affaire étant entendue, nous voilà partis lui et moi dans une association littéraire certes incongrue mais oh combien fructueuse ! Je passe des heures (quelques minutes) pour lui pondre des vers à faire pleurer une matone lesbienne de la prison pour femmes de Oursk-Vodchkakibirk et lui claquait son maigre pécule chez le buraliste, mais il était heureux comme un pinson qui vient de gagner à Euro millions, et pour cause, la Narta n’en pouvait plus de joie de recevoir des poèmes d’amour quotidiens.

Toute cette dégoulinade de rimes riches, de césures et d’allitérations lui tournaient les ovaires à l’envers et Narta permettait à Costes de faire sa « petite affaire » tous les samedis, après le match, derrière les vestiaires.
Et à seize ans, on n’est jamais trop content de pouvoir la faire, cette petite affaire, vous pouvez me croire.

Allez, j’avoue, je m’amusais un peu, je profitais de l’euphorie générale pour glisser deux trois allusions que personne ne comprenait, genre « Oh, Narta, c’est fou l’effet que tu me fais » ou « Oh Narta, tu rafraîchis mes parties chaudes » je vous laisse imaginer le reste, ça ne volait pas très haut, j’étais jeune, je n’ai jamais été poète, et puis la merde, je voulais fumer beaucoup et pour pas cher. Alors, j’étais devenu le Balzac de première B et j’écrivais beaucoup pour gagner mon goudron, à la chaîne.

Oui mais voilà. La chute fut terrible. L’appât du gain causa ma perte...



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