Tel que je t'ai vu.

Date 25/7/2006 6:50:00 | Sujet : Fourre-Tout

(Je reçois beaucoup de mails. Des mots gentils, des demandes diverses, des propositions de rencontres. Parfois je dis oui. Portrait)


On avait rendez-vous un peu partout, après son interview, car il était journaliste, et déjà j’étais sur mes gardes, si jeune et journaliste, je me suis demandé ce que j’allais en faire, un peu comme un meilleur ami curé, presque, on se demande s’il va aimer ce film lesbien dont Télérama dit le plus grand bien, on hésite un peu.
Un jeune journaliste, tu penses.
J’ai besoin de cases pour appréhender les gens, pour les comprendre, pour me rassurer aussi, et puis on est en France, le pays de l’étiquette sur le dos.
Genre :
« Fille de.
Frère à.
Travaille avec.
Sort de l’X.
Chevalière. »
Exemples.
Un jeune journaliste, dans la presse people.
Allez, va.



On avait tellement rendez-vous partout que j’ai décidé de prendre les choses en main et d’imposer mon carré magique : Métro Palais Royal, ça fourmille de bars, de bancs, d’endroits pour discuter et c’est tellement central pour rentrer plus vite quand on s’emmerde avec un importun.

Il arrive et il est beau ce con.
Très.
Pas du tout le genre de beauté à la mode en ce moment, genre Grand rugbymen baraqué un peu niais photo noir et blanc sur calendrier vulgos.
Non.
Il est beau à l’ancienne.
Un peu poète maudit habillé bourgeois bohème, yeux bleus dents blanches, pull en v sur peau nue, veste en tweed, jean, belles chaussures italiennes marron et une étole nouée autour du cou pour ne pas prendre froid.
Et souriant.
Très.
Il me tend la main à trois mètres, trois mètres cinquante, on sent le garçon qui salue le garçon en rajoutant un mètre supplémentaire pour lui signifier son hétérosexualité définitive.
J’ai déjà envie de rire. Mais il a l’air tellement soucieux. Tellement sérieux.

Il a besoin de parler, ce soir.
Il le fait, part un peu dans tous les sens, perd le fil de la conversation, espère ne pas m’ennuyer, dit vouloir plutôt parler de moi puis reprend sur une histoire familiale qu’il dépeint habilement.
Il fume (pas beaucoup) des cigarettes volontairement exécrables, pour essayer de moins en fumer, qu’il laisse se consumer dans le cendrier du Marly en me racontant avec les yeux son amour perdu auquel il croyait fort. Je comprends qu’elle n’a pas voulu rester, ce garçon est sûrement trop honnête et trop droit pour en faire un mari servile. J’imagine.
Je sens l’épicurien touché par un physique, l’intellectuel séduit par une réflexion, et le jeune homme perdu entre les deux.

Il réfléchit, il sourit souvent, il regarde la serveuse Hongroise qui nous sert des mojitos et me dit à demi-mot :
- As-tu vu son visage ? Elle a un joli visage.

Il la regarde fixement, sans ciller, je lui fais remarquer. Il ne cherche pas à être discret, me dit-il. Ah.
Décidément, les techniques de drague masculines me semblent pataudes. Directes.
Les femmes ont dû en faire leur deuil, sûrement. Sûrement.

Je lui dis que j’ai dû me lever tôt pour aller chez Ikea, à l’autre bout de Paris et il lève un sourcil perplexe :
- Ikea ? Ikea ? Attends, c’est le fabriquant de meubles suédois, c’est ça ?

J’éclate de rire. Je lui demande ce que font ses parents, bien sûr, c’est la question la plus évidente, tu penses, un mec qui n’a jamais mis les pieds à Ikea (et qui n’a pas besoin d’y aller). Je reste dans mon petit schéma de pensée étroit, je cherche à le définir par son milieu d’origine, je me conforte dans mes illusions, et je me serais presque moqué de lui s’il n’y avait eu ces yeux. Ces yeux.
Cette tristesse.
Je l’ai trouvé triste. Terriblement triste. Passagèrement triste.
Touchant, donc.
Je suis resté moqueur mais sans plus, moqueur light, assis devant la pyramide du Louvre qui, peu à peu, s’embrasait, sentant monter la nuit Parisienne et cherchant un sens à ma vie, en ce moment, à ces rencontres, à cette rencontre. J’ai décroché quelques secondes et je me suis dit que je le saurais sûrement un peu plus tard. Un peu plus tard. Ou pas.
J’aime les surprises, de toute façon.

Je touche sa montre magnifique, il me dit très sérieusement que Robbie W a voulu la lui acheter après une interview, j’éclate une deuxième fois de rire, ah bon, Robbie W, oui oui, le vrai, il voulait la lui acheter.
Je reste songeur.
Je me décide, allez, si c’est Robbie W alors, ça va, c’est presque de la famille. Il part ensuite dans une histoire de palace voleur de montres, où va le monde quand même le personnel des cinq étoiles se met à piquer votre toquante ? Il en est encore un peu scandalisé, un peu agacé, on sent vaguement le Jean-Pierre Coffe des Grands Endroits Comme Il Faut, ôtant une étoile au Butter-Schurmtz Hostel de Genève, et me confiant sous le sceau du secret que le monde court à sa perte ou presque, si on se met à piquer dans les Palaces.

On parle spiritualité, il fait la différence entre agnostique et athée, on parle musique, je le sens condescendant (va avoir l’air cultivé quand tu rencontres des gens, après des billets sur Sheila, toi, va…) même s’il dit le contraire, je le trouve (encore) touchant lorsqu’on parle de pop des années 80, je lui dis aimer la variétoche, il me dit « Mais moi aussi, attends, j’adore la variétoche des années 80, c’est très noble, Gainsbourg, Danny, Taxi girl » et je souris encore, on a pas la même conception du mot variétoche.

Je demande des potins, forcé, c’est son métier, je demande des potins mais pas trop, je n’aime pas parler maladie ou médicaments quand je suis en repos et je me doute bien qu’il a droit à son wikende aussi.
Mais que veux-tu, les gens sont incorrigibles, on te demande ton opinion sur la grippe aviaire, et toi tu demandes si Ariane Massenet aime les hommes, que veux-tu, c’est humain, tu vas chercher la concierge dans sa loge quand tu en as besoin et tu ne fais pas attention aux horaires d’ouvertures affichés sur la porte. Tu as besoin d’elle, point. Bon, ok, au fond de toi-même tu sais qu’elle doit manger, à cette heure, mais tu le fais quand même.
Juste une fois. Juste cette fois.

Alors je lui demande juste une deux trois fois des potins.
Il cherche un peu péniblement.
Ce n’est pas le genre à en trouver spontanément.
Et je crois que j’aime ça, finalement.

Demain, par le plus grand des hasards, je parlerai d’amitié sur un billet écrit la semaine dernière, et qui cuvait par là, dans les tréfonds de l’ordi. Je vais vous dire que c’est plus dur, en vieillissant, de rencontrer de nouvelles têtes, qu’on s’accroche à ses amis, qu’on n’a plus trop envie d’aller voir ailleurs. Les schémas, les stéréotypes, les cases sont déjà là, acquises, on s’y tient, on essaye. On aime ça. Demain, je vais vous parler d’une autre belle rencontre. Je suis gâté, en ce moment.


A la fin, ou presque, alors qu’il me disait que Paris allait me faire perdre mes illusions, je lui ai expliqué comment je concevais ma vie, depuis quelques années. Il a semblé perplexe. J’ai aspiré un bon coup, et j’ai (presque) récité mon texte :


« Je suis moi, j’essaye d’être honnête, j’essaye d’être sincère, je suis authentique mais je le cultive. Je le cultive à fond.
Je ne veux pas être cynique, je ne veux pas être blasé, c’est mon travail quotidien. « Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, on ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur ». Je crois en l’honnêteté, je crois en la bonté, je crois que l’homme sait être bon. Doit être bon.
Je clame haut et fort mes valeurs.
Qui m’aime me suive.

Si tu veux me baiser la gueule, me voler, me faire du mal, me mentir ou m’escroquer, c’est ton problème, pas le mien. Fais ce que tu as à faire, régis ta vie comme tu as décidé de la régir et nous finirons tous deux au même endroit, de toute façon.
Choisis ce que tu veux pour toi.

Ma spiritualité me pousse à ne vouloir que de belles choses pour mon chemin de vie.
En m’y attelant chaque jour, et c’est un dur labeur, elles me viennent à moi, la bonté attirant la beauté, l’innocence provoquant la vertu et le partage appellant le don.

Souvent on se moque de moi.
Mais le résultat est là :

Je suis heureux. »



Il s’appelle Thibault, au fait.
Je pense que je vais le revoir.



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