Pékin Express Hommage

Date 10/4/2007 21:00:00 | Sujet : Voyages

Hong Kong



Je me souviens de la moquette de ma chambre au Peninsula, épaisse comme le sable chaud d’un désert gris.

Je me souviens du ferry qui traversait la baie pour un franc.

Je me souviens du vent glacé qui s’engouffrait entre les passerelles séparant les immenses immeubles.

Je me souviens du feu d’artifice géant sur la baie, mille bateaux illuminés, des rayons lasers sur les toits des immeubles et la folle clameur montant de la ville annonçant le nouvel an chinois.

Je me souviens d’une ascencion au Peak, en taxi, et de cette route sinueuse en lacet, vertigineuse et embouteillée.

Je me souviens du trajet en hélicoptère pour aller jouer au casino, à Macao, et du retour où j’ai eu un peu peur dans la tempête. Le pilote n’avait pas l’air à l’aise et l’appareil tremblait de partout.

Je me souviens du métro superbe, de ses écrans lcd tactiles au dos des fauteuils, de l’interdiction de boire, de manger, de mâcher du chewing-gum. J’ai bu un peu d’Evian, un soir, il était plus d’une heure du matin, dans une rame déserte. Un homme, un policier en civil, s’est rué sur moi de l’autre bout du wagon et m’a menacé d’une amende.

Je me souviens du marché de Jade, du marché des oiseaux, du marché des touristes et des polos de rugby à 13. Je me souviens du prix ridicule de ces trois magnifiques photos d’époque que j’ai chinées pour les faire encadrer, et du regard de la vendeuse qui devait me prendre pour un fou de vouloir de telles vieilleries.



Je me souviens de ce village de pêcheurs où j’ai dû montrer du doigt un vieux calendrier sur un mur, que je voulais ramener. La vieille édentée m’a longuement considéré de la tête aux pieds avant de m’énoncer le prix. Qu’importe, je le voulais.

Je me souviens de la bicyclette que je voulais absolument emprunter pour aller aux courses de lévriers et du sourire moqueur des autochtones qui me dépassaient en criant American, crazy ! Je me souviens avoir hésité plus d’une heure en sortant pour retrouver la mienne avant d’en choisir une, au hasard. La dame de la boutique s’est inclinée peut-être un peu plus bas encore en me revoyant revenir avec un vélo qui n’était pas le bon mais elle n’a rien dit.

Je me souviens du Panda qui mâchonnait son bambou en me regardant, pensif, clairement ennuyé d’être observé pendant son repas.

Je me souviens de ce Chinois qui me massait le dos et qui, en me retournant, m’a mis la main au paquet en me souriant, souhaitant visiblement passer un moment agréable avec un Occidental. J'étais scié.

Je me souviens de mes douleurs dans la cheville, foutue entorse se réveillant de nouveau, après des heures de marche dans la ville, je me souviens avoir erré dans des rues étourdissantes pour trouver un réflexologue, tentant de décrypter les affiches sur les devantures, montant des marches glauques jusqu’au quatrième, trouvant une vieille femme portant un calot blanc qui me montre un banc de bois écaillé. M’ôtant d’autorité la chaussette et la chaussure elle-même avant de m’arracher des cris de douleur par ses pressions de marbre, elle réussit à me guérir en une heure.

Je me souviens de ce taxi qui m’attendait en bas de l’hôtel, et qui connaissait mon prénom, et qui voulait me montrer ce qu’on ne montre pas. De ma peur en découvrant un quartier HLM vide ou presque, de mon dégoût des odeurs puissantes de latrines publiques au pied de la barre d’habitations, de mon envie surhumaine d’aller pisser et du regard de ce vieil homme me voyant entrer lorsqu’il en sortait. Il était en bleu mao de la tête au pied, j’étais, pour des raisons particulières, en costume d’occidental.



Je me souviens de ce thé au café Starck déshumanisé, tout en haut du Péninsula, et du libé du jour offert par un serveur habillé de gris, et de l’héliport, et du ballet incessant des hélicoptères et d’avoir pensé à Winston Smith, à la novlangue et au télécran comme si j’étais plongé dans l’enfer d’Orwell.

Je n'oublierai pas ton regard de brute, tes manières, ce que tu as voulu me faire et que tu as fait.

Je me souviens de mes larmes, de ma fuite et de mon errance dans la ville fériée, de mon repas en larmes dans une chaîne de pizzerias américaines, seul endroit ouvert, de la serveuse Philippine qui me proposait de pleurer un peu plus loin et du paravent qu’ils sont allés chercher pour me cacher des deux autres clients. Je me souviens de t’avoir maudit et d’avoir voulu rentrer et d’avoir refusé par fierté et d’avoir prolongé.

Je me souviens du parc d’attraction en haut de la montagne, qu’on atteint par un téléphérique et qui est bondé, tout le temps, bondé comme en Chine, et ce n’est pas peu dire. Je me souviens de notre dernière dispute, de mon amour-propre reprenant le dessus et de cet escalator où je t’ai dit « c’est fini » en me retournant vers toi qui ne comprenais rien.

Je me souviens que Cathay Pacific possède le métro qui relie le continent à l’aéroport gagné sur la mer et qu’il suffit de poser les bagages à l’entrée du métro pour les retrouver quatorze heures plus tard à Paris.

Je me souviens du film que j’ai vu dans ce multiplexe ultra moderne, Le Dernier Samouraï, sous-titré en mandarin. Je n’ai pas aimé. Tu as aimé. Je me disais que c’était bien l’histoire de nos deux incompatibilités. De nos deux sensibilités.

Je me souviens de ce Bouddha géant sur la montagne de l’île de Lantau et du bateau qu’il faut emprunter pour s’y rendre, de ces plages de sable fin, de la soupe végétarienne que les moines concoctent pour les pèlerins, de la vie du vrai Bouddha qui mit fin à ses jours en s’immolant par le feu et dont le corps se transforma en mille cristaux dont je vis de près l’un, tout en haut de la dernière marche du dernier étage du Bouddha creux. Je me souviens de ma déception.



Je me souviens du décalage horaire et des gens faisant leur tai-chi sur des terrasses au petit matin, du petit-déjeuner typique, de la couleur du thé, de la couleur des pâtes, de la couleur des légumes, de l’odeur qui montait du gril.

Je me rappelle avoir voulu déjeuner seul dans un « restau typique » et d’être resté comme un con face à la carte, en mandarin. Des signes, des signes, pas une seule lettre reconnaissable. M’éloignant un peu pour trouver un poissonnier afin de montrer du doigt ce que j’aurais voulu manger, je me souviens avoir été dégoûté par les grands bacs blanc sale en plastique dans lesquels évoluaient des carpes ou des brochets et du sang qui séchait par terre, entre deux tables basses en plastique sur lesquelles mangeait une famille de mongols accoutrés comme des paysans partant à un mariage, la fille louchait sévèrement en suçant une écrevisse puis j’ai vu qu’elle devait être aveugle.

Je me souviens de la grippe aviaire et du tamiflu (je prononce flu comme le flux) que je prenais déjà à titre préventif, un le matin un le soir et du manugel dans les mains dès que je touchais quelque chose, de mes gants de laine, achetés par paquets de cinquante et jetés chaque demi-journée, de ce masque qu’il a fallu porter pour aller visiter une tombe Ming ( ?) située en zone sale. Je me souviens avoir détesté porter ce masque et voulu faire le brave en l’ôtant une seconde, puis, constatant que j’étais le seul à avancer le nez à l’air, l’avoir prudemment remis.

Je me souviens de ces Nike et de ces pumas à cent balles la paire, de ma joie de trouver une veste Columbia à trente balles un soir où je pelais de froid.

Je me souviens avoir pu déposer mes photos à 23 heures pour les récupérer à minuit, sur cédé, pour moins de 7 euros. Avec un album offert et le double tirage. Je me souviens de l’Anglais qui tenait la boutique et qui ne voulait pas que je reparte sans une pellicule en noir et blanc. "You must shoot in black & white tomorrow if’re going to Mongkok, seriously"

Je me souviens avoir perdu ma Ventoline dans le tram et l’avoir retrouvée à la consigne.

Il y avait des écharpes Harry Potter, je me souviens bien, mais je n’ai pas trouvé celle de Serpentard, et il était hors de question que je mette celle de ces culs bénis de Gryffondor. J’ai ramené une collection non officielle de statuettes de la série et un truc que tu attaches au portable et qui clignote, L’étrange Noël de Mister Jack, un mini cercueil clignotant donc, Camille était folle de joie.

Je me souviens t’avoir haï comme jamais.

Je me souviens avoir juré que je reviendrais avec la bonne personne, un jour, que plus jamais on ne me ferait pleurer à l’autre bout du monde, que se sentir seul devant la plus belle baie avec celle de Rio, c’était se sentir atrocement mortel. Je me souviens avoir pensé que j’étais maudit avec l’Asie, décidément.

Souvenirs d'une ardente ville tentaculaire.

« Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.
Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D'un bruit souterrain d'eau qui s'enfle et ronfle en elles.
Son port est lourd d'odeurs de naphte et de carbone
Qui s'épandent, au long des quais, par des ruelles.
Son port est fabuleux de déesses sculptées
À l'avant des vaisseaux dont les mâts d'or s'exaltent.
Son port est solennel de tempêtes domptées
Et des havres d'airain, de grès et de basalte »

Émile
Verhaeren Tous droits réservés © Editions Labor










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