Chair en sursis (updatée)

Date 28/6/2007 20:00:00 | Sujet : Sexe

Il est mort la semaine dernière, je l'ai appris connement tout à l'heure.
Il s'appellait Eric, il habitait boulevard XXXXXXXX.


Une prière, une pensée, un mot doux ou ce que vous voulez pour lui. Cette histoire avait été écrite en janvier 2006.


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Il a trente-deux ans et un charme fou, un charme incroyable, un charme qui agit sur moi malgré l’amour infini qu’on me porte à la maison.

C’est simple, lorsque je vais le voir, je suis troublé en entrant dans l’ascenseur, gêné lorsque je croise son regard, maladroit dans mes mouvements et soulagé quand enfin je m’en vais.

Il a trente-deux ans, il est en pleine forme.
En apparence.
Il va mourir.
Vite.
Ou un peu moins vite.

Il ne sait pas quand, en fait, mais sa malformation cardiaque ne lui laisse aucune chance. Ce sera peut-être ce soir, ce sera peut-être demain, ou le mois prochain, ou avant l’été.
Il sait que les jours lui sont comptés.

Il a refusé l’intervention.
Il veut décider de sa mort.
Mais nous ne parlons jamais de ça, bien sûr.

Depuis le premier soin, depuis la première fois, à chacune de mes visites, ce ne sont que sourires, douces paroles, allusions fines et drague de dentellière, à la main, point par point. Je lui plais. Il me le fait comprendre. C'est flatteur et ça m'amuse.
Je tâche de rester professionnel, de penser à mon devoir, à mes objectifs de soin. Je reste sur la réserve, au début de chaque conversation, du moins. Parfois je rentre dans le jeu, mais cela reste, pour moi, uniquement un jeu.

Il choisit avec soin ses tenues, comme je le ferais aussi si l’infirmier venait me voir. Il n’est jamais débraillé, jamais surpris au saut du lit. Il est toujours rasé, parfumé, souriant, propre, délicat et posé.
Il m’attend.
Il m’accueille.
Il me jauge, s’amuse, me voit gêné, ça l’amuse encore plus. Il me sent troublé, je le vois reprendre un café. Il regarde la fenêtre, l’air de rien, me demande si j’aime Joy Division.
Je fais celui qui n’écoute que ça.
Il me tend un album d’XTC, me demande de choisir une chanson et d’en mettre une dans l’appareil.
Je hausse les épaules.
Il passe au tutoiement, d’un coup, et de battre mon cœur s’arrête un instant :
- Tu as l’air tendu, tout tendu des épaules. Tu veux un massage ?
- Non merci.
- Laisse-moi vérifier ta nuque, oui, c’est bien ça, tu es raide, tendu, quelle pression nerveuse il y a là, tu doit tout emmagasiner, tout garder pour toi, et là, oui, là, cette boule, il y a du travail à faire, dis.
- Je sais, mais je préfère que ce soit fait par une personne avec qui je prends rendez-vous, en extérieur.
- Prenons rendez-vous dans ce cas !

Il sourit, ravi de ma gêne.
Je fais un geste pour dégager mes épaules, il recule souplement et part vers la cuisine.
De là-bas, je l’entends chantonner.
Je range mon matériel, je prends mon écharpe et je le vois revenir avec un grand plat en céramique bleue.
Il me le tend :
- Tiens, je t’ai fait du pain d’épice, j’ai mis du lait au frais, j’ai un peu de miel, tu vas voir, on va se régaler.
- Je dois y aller.
- Non !
- Si.
- Et ensuite, on fera l’amour. C’est idéal de faire l’amour le ventre plein, devant un bon feu de cheminée.

Je reste muet. Tout en lui appelle au sexe, sa barbe drue et courte, ses cheveux bruns noirs qui se rebellent en courtes boucles démoniaques sur le front, ses deux yeux verts. Ses mains sensuelles de kiné, son parfum rare. Son grand sweat à capuche, son tee-shirt blanc, son jean tout simple et ses baskets de djeuns.
Il sait mon trouble.
Il s’approche un peu plus.
Je recule et je m’emporte, d’un coup :
- Ca suffit, j’ai quelqu’un et je l’aime, donc c’est non.
- Oui, je me doute, tu me l’as déjà fait comprendre plein de fois. Mais ce n’est pas un problème.
- Pour moi, si.
- Allons, viens faire l’amour, je suis sûr que ta peau sent bon.
- Arrêtez, je suis fidèle.
- Et moi, je vais mourir. Qui le saura ?

Je le regarde, agacé :
- C’est très bas, comme argument, le coup de la mort.
- Mais tu ne veux rien entendre d’autre.
- Pourquoi moi, merde ? Lâchez-moi la grappe.
- Ah, mais, si je me souviens bien, c’est toi qui m’as fait rire, qui m’as allumé, la première fois.
- Je le fais avec tout le monde, ça n’a rien à voir avec vous. Je suis un charmeur, c’est une deuxième nature. Ca n’a rien de sexuel. Je réserve le sexe à mon intimité de couple et tout va très bien de ce côté-là. Donc, non.
- Juste une fois. Laisse-moi te caresser une fois.
- Ecoutez, il y a mieux foutu et plus dispo dans tout Paris, alors, hein. Non !
- Allez, juste comme ça. Tu n’auras peut-être même pas à me revoir, la prochaine fois, qui sait ?
- Désolé. Non.

Et je le pousse un peu rudement, pour l’écarter de mon chemin mais aussi pour sentir la paume de ma main sur son torse, pour réaliser qu’il existe en vrai, qu’il veut de moi en vrai, que je pourrais, ce matin, le faire, avec lui, mais que je ne veux pas. Mais que je pourrais.

Il ne dit rien. Il me sourit. Il se caresse la nuque et me regarde attendre devant l’ascenseur qui n’en finit pas d’arriver.
- Tu connais mon numéro, Ron.
- Stop.
- Il ne faut pas faire attendre les garçons, tu sais.
- Je m’en fiche, je ne suis pas là pour ça.

Soudain il m’arrive droit dessus :
- Mais moi je vais mourir, merde, je ne joue pas avec toi ! Tu le comprends ça ?

Je reste interdit, je ne sais pas quoi lui répondre. L’ascenseur arrive enfin.
Il reprend son sourire charmant, et, en me faisant signe de la main, accompagne la descente de la cabine de son regard un peu triste.

Il a trente-deux ans, il est kiné, en pleine forme apparente… et il va mourir.




(Et pour être franc, j’aurais été célibataire… Je… Je ne sais pas. Voilà.)



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