Dix petit nègres

Date 21/4/2006 7:50:00 | Sujet : Vie Quotidienne

J’ai du prendre sur moi pour ne pas lui répondre un truc cinglant dans la face, mais je ne l’ai pas fait. Preuve que je m’assagis, que je deviens plus coulant avec le temps.
Ou preuve que je sentais le danger à envoyer bouler le sous-directeur Général.

Il passe devant moi, paternaliste, colle sa main sur mon estomac et me frotte en me glissant :
- Et bien dis donc, mon gars, tu te laisses sacrément aller, hein, tu vas finir comme un gros porc avant l’heure si tu continues, gare à l’explosion du ventre !

Il me regarde, sûrement content de sa petite remarque, il attend que j’acquiesce, que je lui avoue : « Oui, sidi, moi y en a pas raisonnable, moi y en a mauvais ouvrier et moi y en a manger cochonneries en rentrant maison » mais non, je n’ai rien dit.
Je l’ai regardé droit dans les yeux, sans sourire, sans faire la tronche non plus et je n’ai rien dit.
Un ange est passé, au ralenti. Je ne cillais pas. J’attendais qu’il parte. Il a esquissé un début de rire cool, comme pour signifier qu’il venait de blaguer. Et il est parti, après avoir pressé trois fois sur mon biceps.

Hier, il me téléphone.
- Ron, bonjour, c’est Francis
- Bonjour, francis.
- Dis moi voir, tu n’es pas vexé au moins pour la remarque de l’autre jour ?
- Je ne vois pas de quoi tu parles, Francis.
- Euh et bien si, la petite plaisanterie que j’ai faite enfin, plaisanterie, non, je me comprends, tu as quand même pris sacrément du poids, tu sais…

Je reste comme un con, la bouche ouverte. Ce type est en train d’en remettre une couche. Je ne le crois pas. Il reprend :
- Tu sais, tu devrais faire attention, hein, pour ne pas avoir d’ennuis après, avec le poids, on a des problèmes cardiaques, de la tension, et puis surtout, on ne rentre plus dans ses vêtements, comme toi l’autre jour, c’est pour ça que je l’ai vu, dans ce pull gris, ça ne t’allait pas…
- Mhum hum.
- Tu ne fais pas assez attention à toi, tu sais, tu perds un peu tes cheveux aussi.

Je mets le son du haut-parleur dans la pièce, je fais signe à mes collègues de venir. Il continue :
- C’est important pour toi, mais pour les autres aussi. Regarde Louise, bon d’accord, c’est la plus vieille infirmière mais quand même, elle est énorme, on est entre nous, elle est énorme et devant les clients, ça fait mauvais genre, tu comprends, on ne peut pas prêcher la santé et arriver comme une baleine chez les gens, tu me suis ?
- Parfaitement.
- Je suis content que nous soyons d’accord. Prends Odile, tiens, regarde la tête de dépressive qu’elle a, regarde ses yeux de chien battu, elle est tout le temps au bord des larmes, elle est là, à tourner en rond, à se plaindre, à gémir, à demander des RTT en veux-tu, en voilà…
- Elle vient de perdre son père !
- C’était en Décembre gars ! En décembre ! Ca fait plus de quatre mois ! Elle va porter le deuil encore longtemps ? Attends, faut arrêter, là. Non, je te le dis, je vais désormais réfléchir avec vous sur de nouvelles méthodes, de nouvelles façons de vous coacher pour que vous donniez le meilleur de vous-même, mentalement et physiquement.
- Je n’ai pas fait d’école de commerce, moi, Francis, j’ai fait infirmier, tu te souviens ?
- Y’a pas de raisons ! Tu vas voir, avec mes idées, vous allez être au taquet ! Au taquet ! Et heu-reux !
- Tout ça ? Et ben dis…
- Et tu regarderas le courrier du jour, je t’ai mis un petit quelque chose, on en reparlera la semaine prochaine, tu me feras un rétro feed-back.
- Un « rétro feed-back » ?
- Oui.
- Ok.

Dans le courrier, à mon nom, il y avait un Elle spécial Maigrir, tous les conseils adaptés, et des post-it jaunes marquants les pages intéressantes.

La moitié de l’équipe penche pour une mauvaise blague. L’autre moitié, dont je fais partie, pense que le vrai visage de ce crétin apparaît enfin, au bout d’un trimestre. Engagé d’entrée tout en haut pour « augmenter la qualité et porter la boite vers une efficacité optimum, transformer nos patients en clients puis en usagers et donner une impulsion nouvelle à l’équipe d’infirmiers », Monsieur dévoile enfin tout ce qu’il a appris aux USA.

Il a commencé par nous dire que les barbes, pour des infirmiers, ça faisait pas très propre (j’en ai une de trois jours que j’entretiens à la tondeuse). Il a voulu vérifier que nos véhicules étaient nickels, extérieur et intérieur. Il a installé des GPS à celles qui en faisaient la demande (j’ai refusé…). Il a exigé des courbes et des graphiques sur le temps passé chez les patients, pour quel type de soins, pour chaque pathologie.
Il vient de nous demander si nous pouvions comptabiliser le matériel utilisé (Tel pansement= tant de compresses). Maintenant il s’intéresse au poids et au look des gens.

J’ai décidé de ne rien répondre lorsqu’il (je le le juge comme je veux) « m’agresse ».
De noter.
Tout noter. Heure, lieu, date, témoins assistant à la scène.
J’ai conseillé aux filles d’en faire autant.
Ce n’est qu’une question de mois avant que l’équipe ne soit réduite. Et vu son caractère, ça ne sera pas des départs à l’amiable. Niet. Il va nous niquer à l’usure.

Et dire que j’étais tout content de passer le cap des douze mois pour la première fois de ma vie, dans une boite. J'ai toujours passé ma vie en partance, au bout de quelques semaines. CDD express, Intérim, CDI interrompus à ma demande pour aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte.
Elle n’est jamais plus verte, jamais, c’est partout la même daube, j’ai l’impression, non ?



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